la Gazette des Astrologues

n°161 - Mars 2018

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Billet d’Humeur

Thérèse
LACAN-MERLIN

Ce qu’écrit Delphine dans son ouvrage : rien ne s’oppose à la nuit (Sa mère est prénommée Lucile).

« La possibilité de la mort entra dans la vie de Lucile…à la veille de ses huit ans. Désormais, l’idée de la mort ferait partie de Lucile, une faille, ou plutôt une empreinte, indélébile, comme plus tard la montre ronde aux traits épais qu’elle ferait tatouer au poignet.

Qu’avais-je imaginé ? Que je pouvais raconter l’enfance de Lucile à travers une narration objective, omnisciente et toute-puissante ? Qu’il me suffisait de puiser dans le matériau qui m’avait été confié et faire mon choix, autant dire mon petit marché ? Mais de quel droit ?...    Quoi que j’écrive, je serais dans la fable… Que cherchais-je, au fond si ce n’est approcher la douleur de ma mère, en explorer le contour, les replis secrets, l’ombre portée ? L’écriture ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire.

Lucile est devenue cette femme fragile, d’une beauté singulière, drôle, silencieuse, souvent subversive, qui longtemps s’est tenue au bord du gouffre, sans jamais le quitter tout à fait des yeux, cette femme admirée, désirée, qui suscita les passions, cette femme meurtrie, blessée, humiliée, qui perdit tout en une journée et fit plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, cette femme inconsolable, coupable à perpétuité, murée dans sa solitude… Depuis quelques jours Lucile dépensait l’argent qu’elle n’avait pas, nous n’allions pas tarder à le découvrir, Lucile achetait sans compter.

Ma mère était devenue folle, ma mère était atteinte d’une bouffée délirante, ma mère ne tournait pas rond. Le mot bouffée (délirante) me semblait entretenir une familiarité suspecte avec le mot bouffon, je ne voyais rien de comique dans tout cela, je ne comprenais pas ce qu’on tentait de nous expliquer : Lucile était très fatiguée, elle devait se reposer…elle n’était pas dans son état normal, elle nous aimait de tout son cœur mais ses nerfs avaient lâché, les choses allaient s’arranger, les choses finissaient toujours par s’arranger.

Pendant plusieurs années, Lucile vécut sous camisole chimique. Son regard était fixe, embué, une pellicule fangeuse semblait s’y être collée. Derrière les yeux, on pouvait deviner les comprimés pris à heure fixe, les gouttes diluées dans des verres d’eau, le temps étale et sans relief. C’était un regard qu’on ne captait pas, qui se fixait au sol ou un peu plus haut, juste au-dessous de la ligne d’horizon.

Parfois Lucile gardait la bouche ouverte, sans s’en rendre compte, baillait à s’en décrocher la mâchoire. Ses mains tremblaient à cause des médicaments, sa jambe aussi quand elle était assise, un mouvement saccadé, plus visible encore, qu’elle ne pouvait maîtriser…Lucile ressemblait à tous les gens qui prennent des neuroleptiques à haute dose, leur regard est le même, ils se tiennent de la même façon, leurs gestes ont des allures mécaniques. Ils sont loin, comme protégés du monde, rien ne semble pouvoir les atteindre, leurs émotions sont contenues, régulées, sous contrôle… Elle ne quitterait cet état léthargique que pour revenir au délire, quelques années plus tard.

C’est cela aussi, le trouble mental…l’expression soudaine et brutale d’un refus de se laisser manipuler ou détruire, qui se traduisent par un décalage de ton, une hauteur de son, insupportables à des oreilles normales… Après presque quinze années stables, Lucile avait rechuté…En tant qu’assistance sociale, ce furent ses plus belles années.

Lucile était devenue une toute petite chose friable, recollée, rafistolée, irréparable en vérité… Chaque nuit me revenait l’image de ma mère dans son lit, je revoyais ses cheveux blonds et son gilet noir, son corps tourné vers le mur, dès que je me couchais sur le côté, dans la position dans laquelle je l’avais trouvée, l’image revenait, entravait ma respiration, je revoyais ses mains bleues, la carafe et le verre d’eau, toutes les nuits je ne pouvais m’empêcher d’imaginer Lucile, ce vendredi 25 janvier, enroulée dans ses couvertures, seule dans son petit appartement. J’imaginais les longues minutes qui avaient précédé l’inconscience, sans personne pour caresser ses cheveux, lui tenir la main, je pleurais en silence, des larmes au goût d’enfance, des larmes privées d’adieux, je me tournais et me retournais, incapable de trouver le sommeil.

J’ai pensé que je ne devais rien oublier de son humour à froid, fantasmatique, et de sa singulière aptitude à la fantaisie ».



Thérèse LACAN-MERLIN
Fondatrice de www.astrolude.com






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